Des silences éloquents

Pierre, mon ami. Je t’ai enterré trop vite. Lorsque nous nous fréquentions, il y a peut-être bien quatorze ans de cela maintenant, je te voyais déjà avancé en âge. Et tu l’étais quelque peu, il faut bien le dire : la barre des 80 ans était franchie. Tu avais le geste prudent de celui qui connaît ses limites. Tu n’étais, du coup, jamais en retard, contrairement à moi qui présumais de mes forces.

Je viens d’écrire ton nom dans un moteur de recherche. Je me disais que j’y trouverais peut-être ta nécrologie… et c’est ton adresse postale qui est sortie ! Un peu honteux, c’est un panorama tout à fait distinct qui s’est soudainement imposé dans ma petite tête : d’enterrement, point ! A la place, mon vieil ami de 95 ans passés, toujours perché là-haut au treizième étage de sa tour… est-ce possible ? Auras-tu eu cette vaillance là ? Je vois aussi que ton épouse ta devancée pour rendre la barque prêtée. Comment te va la vie, Pierre ? Dis-moi ?

J’ai ton adresse devant les yeux. Je la connais bien, moi qui m’y rendais tous les mardis. Nous nous rencontrions, Pierre, pour ne rien nous dire ; il faut admettre que ce n’est pas banal. Je sonnais, tu ouvrais, et avec cette dame dont j’ai oublié le nom nous allions nous installer dans une pièce au fond de ton appartement. Nous restions assis là, tous les trois, dans un silence que chacun investissait comme il l’entendait. Etait-ce une demi-heure ou une heure, je ne m’en souviens plus. C’était en tout cas suffisamment long pour que je somnole parfois. Suffisamment long, aussi, pour que nous devenions présents l’un à l’autre d’une manière nouvelle. Et plus pragmatiquement, lorsque par malheur nous ne nous étions pas confortablement installés au départ, c’était également suffisamment long pour avoir bien mal au cul !

Toujours est-il que le silence était finalement brisé par la lecture d’un texte. D’une voix douce, tu lisais. Les mots, lus lentement, distinctement, avec la clarté de l’ancien acteur de théâtre que tu es, arrivaient comme un bon repas après un jeûne. Nous apportions ensuite le dessert de nos quelques commentaires, puis nous nous séparions jusqu’à la semaine suivante. Ce repas-là ne laissait pas de vaisselle !

La semaine dernière, j’ai pris la plume. Je t’ai envoyé un mot. Après quatorze ans de silence, qui sait quel genre de jeûne il sera venu briser ?

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