(Re)descendre de la montagne

Un jour, il y a bien, bien longtemps, je suis arrivé chez une amie les bras remplis de sacs de course. C’était à l’approche de Noël et il y avait là-dedans tout à la fois des denrées du quotidien et de quoi bien se faire plaisir. Elle n’était pas là, mais sa porte était toujours ouverte. J’ai déposé tout ça dans son salon avec un petit mot lui indiquant que le Père Noël avait pris un peu d’avance.

Chez cette amie soufflait un vent de liberté qui m’était familier. Son appartement se trouvait dans une aumônerie de lycée ; il était toujours peuplé de gens de passage qui constituaient une faune bien colorée : cheveux longs ou punks à chiens, certains vivaient vraisemblablement plus souvent dans un camion que dans un logement. On passait, on s’arrêtait, on buvait un café. On mangeait ensemble. La vie chez elle s’organisait autour d’une guitare, ou plus simplement en refaisant le monde comme seuls les jeunes de 20 ans savent le faire.

Cela m’était familier, parce que j’avais déjà connu ça avant. C’était d’ailleurs dans une autre aumônerie de lycée. Au milieu d’une ambiance tout aussi bigarrée, c’était un prêtre-ouvrier qui se tenait là. N’est-elle pas étonnante, cette Eglise catholique ? Tellement étriquée sous certains aspects, elle a néanmoins su héberger en son sein des lieux incroyables. Elle a su laisser place à des marginaux, des originaux, y compris parmi ses prêtres. Nous entendons souvent l’éloge, parmi les non chrétiens, d’un abbé Pierre ou d’un Guy Gilbert. On les oppose à d’autres : « ça c’est des vrais curés », dit-on. Mais ces originaux là, c’est aussi l’Eglise catholique, même si ça nous défrise. Dingue, non ?

« Aimez-vous les uns les autres » : c’était toute ma théologie à l’époque, même si je ne lui donnais pas ces mots là. Je n’étais pas chrétien, mais c’est ce que j’avais reçu de mon éducation et de l’Eglise telle que je l’avais connue à travers ces lieux et ce prêtre. Alors si j’étais venu chez mon amie les bras chargés de sacs de courses c’était pour participer un peu, à ma manière, à la construction de cet édifice d’amour mutuel. Je me rappelle encore de la joie ressentie en les déposant. « Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir », parait-il. C’est vrai.

Dans mon petit appartement d’étudiant, la porte n’était jamais fermée non plus. Il y avait certes moins de passage, mais comme je l’avais vu dans ces deux aumôneries je tenais à ce que les amis comptent plus que la peur de me faire voler. Je vivais seul, ça aide. Je vivais chichement, ça aide aussi. Mais ça n’est pas la seule raison. Ce qui est vrai, c’est que l’amour est un risque. Verrouiller, c’est aimer moins, forcément. Mais c’est un autre sujet.

Chemin faisant, Christ est venu frapper à la porte de ma vie. C’est là que j’ai rencontré l’Eglise-institution ; j’ai pris un mur en pleine face, sur lequel je me suis écrasé lourdement. Puis j’ai rencontré d’autres chrétiens qui m’ont permis de retrouver une Eglise-communion, une famille. L’horizon, à nouveau, s’est ouvert. Ce fut le temps de ma conversion.

Les années passant je suis monté, petit à petit, en haut de la montagne. Moi en haut, tel un Moïse, et le peuple en bas avec son veau d’or. Vous voyez venir le truc ? Les brebis de Jésus d’un côté, les poissons de l’autre. Des murs se sont érigés. J’ai arrêté, sans même le vouloir, de vivre au milieu du monde. Il le fallait sans doute, d’ailleurs. Je devais réapprendre à vivre selon les valeurs du Royaume de Dieu. Je devais recevoir les tables de la loi. Il fallait sans doute une forme de coupure. Je devais me retrouver en lieu sûr, dans l’arche, pour panser mes plaies et mes bosses. On trouve aussi cette radicalité dans l’Ancien Testament, lorsque Dieu éduque son peuple pour le faire sien, lorsqu’il le met à part. Oui, il fallait que Moïse monte tout là-haut.

Il fallait aussi qu’il en redescende. On l’oublie parfois. Et le peuple élu a dû s’ouvrir à toutes les nations, on l’oublie aussi.

Je suis ensuite devenu pasteur, par appel de Dieu. J’ai toujours eu, je dois l’avouer, une crainte sourde à ce sujet. Il m’avait été donné d’observer, lors de ma rencontre avec l’Eglise-institution, comment certains prêtres avaient abandonné leur amour premier pour se transformer, bien malgré eux sans doute, en « VRP de la foi ». J’avais l’impression de ne pas avoir affaire à des hommes, mais à des professionnels du christianisme. C’est une expérience tout à fait rebutante ; ça sent l’arnaque à plein nez, et les non-croyants ne s’y trompent pas. Devenir un VRP de la foi, voilà donc ma crainte. Devenir un gestionnaire d’Eglise, un professionnel de la Bible, un technicien du pastorat. Pire : devenir un type qui a quelque chose à vendre et qui regarde l’autre non plus comme une personne, mais comme un objet. Le VRP se fout pas mal de la personne qu’il a en face, ce qui l’intéresse c’est son chiffre d’affaire. D’ailleurs, ce qui lui fait face n’est pas une personne, c’est un client : il est l’objet de son intérêt. C’est horrible.

J’aime Jésus, parce qu’il s’est approché des prostituées. Parce qu’il a touché les lépreux. Parce qu’il a annoncé de bonnes nouvelles aux pauvres. Parce qu’il a redonné une dignité à des collabos de l’empire romain. Il a touché les intouchables, il a su regarder tout au fond de leur cœur, il a su les rencontrer, plonger dans leur regard.

Il faut monter sur la montagne. On en a besoin. Mais il faut aussi en redescendre. Jésus est venu au milieu de nous, vivre avec nous. Il a aimé comme personne. Et parce qu’il nous a aimé, il a pu nous redresser. Sans cet amour, sans ce regard posé sur nous, on l’aurait envoyé promener comme nous envoient promener tous ceux qu’on approche, Bible en main, en VRP de la foi.

Il fut un temps, par la grâce de Dieu, j’ai su aimer. J’ai goûté à quelque chose de cet amour là. Je n’avais pas les mots pour redresser ce qui était tordu, pour relever celui qui était abattu, mais j’avais un cœur pour aimer. Petit à petit, j’ai été plus armé pour redresser et relever mais, comme l’Eglise d’Ephèse dans l’Apocalypse, j’ai abandonné mon premier amour. Fort de la Parole de Dieu, j’essaie maintenant de redescendre de la montagne. De sortir de l’arche. « Aimez-vous les uns les autres », qu’il disait. Ca, ça se passe en bas. Et ça concerne les prostituées, les lépreux, les pauvres et les collabos. Si ça n’était pas le cas, Jésus ne serait jamais venu à ma rencontre.

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