Tout plaquer et lire des livres avec des pages

C’était drôle, cette sensation. Il a fallu que je lise les articles d’autres êtres étranges qui, comme je m’apprêtais à le faire, avaient sauté le pas, s’étaient jetés dans le vide avant moi. Il me fallait fortifier mes arguments, finir de me convaincre que ma décision était la bonne. Je n’ai pas eu à chercher bien loin et à les lire, je me suis surtout demandé pourquoi j’avais tardé autant.

Les récits que j’ai lus étaient, pour certains, dignes des alcooliques anonymes. Des gens expliquant comment ils avaient compensé le manque, comment il leur avait fallu trouver des astuces pour ne pas replonger, comment ils avaient même du lutter contre la bête immonde qui tentait de les retenir par tous les moyens. J’ai suivi deux de ces astuces ; pour l’instant, elles me réussissent plutôt bien.

Il faut dire que la bête est malfaisante ; elle vous retient de toutes ses forces. Lorsque vous voulez la quitter, elle vous indique que vous pouvez tout aussi bien la mettre en veille. Qu’ainsi, vous ne perdez rien de votre histoire commune. L’argument pèse : ça fait huit ans que vous la nourrissez. Tel Frankenstein, vous l’avez bâtie vous-même, de vos propres petites mains, année après année : voulez-vous vraiment balayer cette histoire là en quelques clics ? N’avez-vous donc pas plus de considération que cela pour celle que vous avez enfanté, fut-elle un monstre ? On comprend votre besoin de pause. Faites-là, surtout. Mais ne supprimez pas la bête. Mettez-là en veille ; vous pourrez la retrouver telle quelle quand bon vous semblera.

Piégé quelques fois déjà, vous résistez. Cette fois-ci, c’est non. Vous allez la supprimer. La bête doit être achevée et enterrée. Reste à savoir comment faire. Bon courage pour trouver : elle ne livre pas le secret de sa destruction comme ça. Il faudra sans doute vous fendre d’une recherche Google. Comme vous n’êtes pas le premier, vous découvrez néanmoins le Graal sans trop tarder et le bouton de suppression est maintenant à portée de votre souris. Bien décidé, vous cliquez dessus sans remords ni regrets. Voilà, c’est fait. Enfin presque. A deux semaines près pour être précis, parce que la bête est plus généreuse que le planning familial : votre délai de réflexion sera de quatorze jours. Quatorze jours durant lesquels vous n’aurez qu’à lui gratter gentiment le password pour la remettre en route et repartir ensemble vers de nouvelles aventures.

Fastoche, pensez-vous. Vous êtes décidé, convaincu, vous n’y reviendrez pas. Sauf que lui gratter le password, vous pouvez fort bien le faire sans le vouloir parce que, voyez-vous, vous avez durant toutes ces années créé de multiples ramifications vers la bête. Tirez sur un seul de ces câbles, et la voilà qui ressuscite. C’est pourquoi avant toute tentative de suppression, il faut d’abord couper tous les liens à grand coup de machette. Ça doit saigner dans tous les sens. Ensuite seulement vous pouvez tirer en pleine tête et attendre durant 14 jours d’agonie que la bête meure. Ca y est, vous avez vaincu : Facebook n’est plus. Félicitations.

Maintenant, voici pourquoi j’ai quitté le réseau social.

Il y aurait en vérité plein d’arguments à avancer. Entre autres, et non des moindres, le fait que Facebook utilise toutes les données que nous mettons à sa portée. Et on en met plus que ce qu’on croit. Donnez-lui votre numéro de téléphone, et il accède à vos contacts. Connectez-le à Doodle, et il connaît vos planifications de réunion. Connectez-le à Spotify, et il sait quelle musique vous écoutez. Connectez-le à Linkedin, et il sait tout de votre vie professionnelle. Connectez-le à Change.org, et il sait quelles pétitions vous avez signées. Connectez-le à rien du tout, il étudiera de toute façon les mots clefs de vos statuts pour connaître jusqu’à la couleur de votre slip et en faire son fond de commerce (ce qui est toujours mieux que la couleur votre commerce pour en faire son fond de slip, notez). Bref, il vend ces infos qui sont les vôtres mais que vous avez cédées pour pas un rond. Comme dirait l’autre, « quand c’est gratuit, c’est que c’est toi le produit ».

En même temps, c’est l’jeu ma pauv’ Lucette, me direz-vous. Si ce n’était que ça, ça me gratterait un peu mais je suppose que j’arriverais à m’asseoir dessus. Au fond l’enjeu, et au risque de paraître un peu parano, c’est surtout l’avenir quelque peu incertain de nos libertés individuelles. Il me semble réaliste et donc prudent de considérer que les vents peuvent tourner rapidement dans un sens ou dans l’autre. Or, si les infos Facebook dans les mains du capitalisme ne sont déjà pas une idée très belle, dans les mains d’un gouvernement aux idées arrêtées ça devient carrément moche.

Enfin bon. Je vous baratine un peu parce qu’en fait ce n’est même pas pour ça que j’ai quitté Facebook. Comme je n’aime pas me faire guider par la peur, ce n’est pas tant la crainte d’une dérive totalitariste que le discours de Joël de Rosnay sur l’homme augmenté (visible ici, à partir de 8’40) qui a produit le déclic. A mes heures perdues (les heures de vaisselle, donc), j’écoute la Grande Librairie sur mon smartphone. Et c’est là que j’ai entendu le scientifique dire que – selon lui – les nouvelles technologies font de nous des hommes augmentés parce qu’elles nous donnent des sens avec lesquels nous ne sommes pas nés : le sens de l’orientation avec le GPS par exemple, ou celui de l’ubiquité avec les webcams.

Bien sûr, il y a de bonnes choses avec ces technologies : vu la consommation que j’en fait, je serais gonflé de dire le contraire. Mais je ne sens aucunement qu’elles font de moi un homme augmenté. L’idée me révolte plutôt, à vrai dire. Parce que moi et le GPS, nous sommes deux ; au mieux il me file un coup de main, mais il ne m’augmente sûrement pas. Pour tout dire, j’ai personnellement plutôt vu mon sens de l’orientation diminuer depuis que je l’ai confié à la machine. Oui, à dire vrai, les nouvelles technologies ont bien plutôt tendance à me diminuer. En particulier, elles m’épargnent l’effort de la mémorisation. Je deviens chaque jour un peu plus pataud, moins alerte, moins capable, plus dépendant. Ce n’est pas exactement la définition que j’aurais d’un éventuel « homme augmenté ». Je me sens surtout un peu plus crétin.

Alors Facebook, dans tout ça ? Et bien il y a quelques temps, je me faisais la réflexion que vingt ans en arrière, un déménagement signifiait la perte sèche de bien des amis. On ne pouvait se soucier que de la poignée de personnes qui constituait notre entourage proche, et éventuellement de quelques amis lointains avec qui l’on maintenait le lien par des courriers que l’on conservait précieusement (et qui nous ravissaient lorsqu’on les découvrait dans la boîte aux lettres). Suis-je un homme augmenté parce que je peux aujourd’hui maintenir le contact avec 500 personnes ? Non. Je suis le même qu’il y a vingt ans, et ne suis pas plus capable de conserver l’amitié de 500 personnes que je ne l’étais alors. J’accorde pourtant du temps et de l’attention à ces 500 personnes. Mais en superficie seulement, bien sûr. Comment pourrait-il en être autrement ? C’est ainsi que là où avant j’écrivais un courrier ou passais un coup de fil pour prendre des nouvelles, je me contente aujourd’hui d’aller jeter un œil sur une page Facebook. Me voilà informé sans même avoir besoin d’aller à la rencontre de mon ami. Et le fil d’actualité étant ce qu’il est, je m’abreuve en sus, au passage, de tout un tas d’infos qui peuvent franchement être avantageusement remplacées par à peu près n’importe quel bouquin, même mauvais. Alors pourquoi est-ce que je m’en abreuve, me direz-vous ? Mais parce que c’est facile et divertissant, vous répondrais-je. Ça ne sert à rien, mais c’est là, et puis ça prend deux minutes. Plus deux. Plus trois. Plus huit. Plus une. La soirée, quoi.

Ah, et le pompon c’est évidemment le stress absurde, inutile, généré par de vaines controverses ou par les opinions agressives du vieux pote qu’on n’a pas vu depuis l’école primaire. N’en jetez plus, la coupe est pleine. J’ai donc fermé mon Facebook il y a 5 jours et depuis j’ai lu, à la place, 150 pages d’un bouquin qui est en train de me fournir des clefs intéressantes dans ma relation avec mes proches.

Et maintenant, vous savez ce qui me ferait plaisir ? Une lettre. Une vraie, vous savez, avec du papier, écrite à la main avec des ratures et des dessins dans les coins. Une lettre parce que, par exemple, vous auriez envie de me contacter, de me parler un peu de vous, de ce que vous vivez. Ben ouais, tiens ! Et si on s’envoyait des lettres ?

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