« C’est la Providence qui nous dirige » (Chateaubriand)

Dans ses Mémoires d’Outre-Tombe, Chateaubriand nous gratifie d’une réflexion sur son éducation qui ferait bondir l’homme moderne. Je ne partage pas son avis mais, outre une écriture qui me ravit, je trouve la conclusion digne d’être considérée et quelque peu rassurante lorsque, parents, nous ne nous sentons pas à la hauteur de la responsabilité qui nous incombe.

J’ignore si la dure éducation que je reçus est bonne en principe, mais elle fut adoptée de mes proches sans dessein et par une suite naturelle de leur humeur. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle a rendu mes idées moins semblables à celles des autres hommes ; ce qu’il y a de plus sûr encore, c’est qu’elle a imprimé à mes sentiments un caractère de mélancolie née chez moi de l’habitude de souffrir à l’âge de la faiblesse, de l’imprévoyance et de la joie.

Dira-t-on que cette manière de m’élever m’aurait pu conduire à détester les auteurs de mes jours ? Nullement : le souvenir de leur rigueur m’est presque agréable ; j’estime et honore leurs grandes qualités. Quand mon père mourut, mes camarades au régiment de Navarre furent témoins de mes regrets. C’est de ma mère que je tiens la consolation de ma vie, puisque c’est d’elle que je tiens ma religion ; je recueillais les vérités chrétiennes qui sortaient de sa bouche, comme Pierre de Langres étudiait la nuit dans une église,  la lueur du Saint-Sacrement. Aurait-on mieux développé mon intelligence en me jetant plus tôt dans l’étude ? J’en doute : ces flots, ces vents, cette solitude qui furent mes premiers maîtres convenaient peut-être mieux à mes dispositions natives ; peut-être dois-je à ces instituteurs sauvages quelques vertus que j’aurais ignorées. La vérité est qu’aucun système d’éducation n’est en soi préférable à un autre système : les enfants aiment-ils mieux leurs parents aujourd’hui qu’ils les tutoient et ne les craignent plus ? Gesril était gâté dans la maison où j’étais gourmandé : nous avons été tous deux d’honnêtes gens et des fils tendres et respectueux. Telle chose que vous croyez mauvaise, met en valeur les talents de votre enfant ; telle chose qui vous semble bonne, étoufferait ces mêmes talents. Dieu fait bien ce qu’il fait : c’est la Providence qui nous dirige, lorsqu’elle nous destine à jouer un rôle sur la scène du monde.[1]

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[1] Chateaubriand, Mémoire d’Outre-Tombe, Flammarion (Paris), 1997 pour cette édition, p.87-88.

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