Rendre la barque prêtée

Puisqu’il faut un jour tirer sa révérence, puisqu’il faut un jour laisser derrière soi « la barque prêtée » selon une expression chère à Théodore Monod, alors le sourire de Jean d’Ormesson m’apparaît comme un excellent compagnon de route en attendant de passer sur l’autre rive.

La vie est rude – c’est un privilégié qui vous le dit. Néanmoins j’ai su, et je sais encore, que la vie est rude. Quiconque porte son regard sur le monde, même furtivement, même distraitement, s’en rend compte. Et face à la rudesse de la vie, à la détresse que l’on y trouve, et au risque de paraître caricatural (ce que je suis à coup sûr), il me semble qu’il y a trois attitudes possibles.

La première d’entre elles crée des personnes bêtement heureuses. Oserais-je dire : criminellement heureuses ? Elle consiste à faire retomber ses paupières sur la misère du monde et plus encore, peut-être, sur sa propre misère. Ne pas regarder. Enfouir toute aspérité, toute rugosité sous une couche d’activités et de plaisirs, sous un vernis de faux-semblants. Eviter la maison de deuil pour n’aller qu’à la fête, fermer les volets de son cœur à toute tristesse, toute noirceur, toute montagne à gravir qui ne soit pas celle du succès et des honneurs.

La deuxième attitude crée quant à elle, tout à l’inverse, des personnes effroyablement malheureuses. Que de tendresse j’éprouve pour elles ! Je les aime et je souffre avec elles en bonne mesure parce qu’elles puisent leur détresse sur le nécessaire et difficile terreau de la lucidité. Les pupilles rondes comme des soucoupes, elles ne perdent pas une miette du drame qui se joue autour d’elles, partout dans le monde, dans leur propre vie et leur propre cœur. Elles savent. Elles savent très bien. Elles ne se mentent pas. Mais elles sombrent devant ce spectacle insoutenable. Elles peignent leur mélancolie, écrivent leur mal-être, chantent leurs déchirures, puis elles s’y noient, certaines brutalement et d’autres plus lentement. Il n’y a rien de plus triste, rien de plus dramatique qu’un tel naufrage.

La troisième attitude… n’est pas une attitude. C’est un don de Dieu. Le don d’un horizon soudainement dégagé, du soleil que l’on devine à travers les nuages, de la lumière qui vient chasser l’obscurité. Les drames n’ont pas disparus, ils n’ont même pas perdu une once de leur puissance, mais ils ne sont plus enveloppés de ténèbres. La moindre petite étincelle du Christ suffit à éclairer toute la pièce. L’obscurité n’est plus, ne nous engloutit plus, ne nous retient plus et ceci parce que quelqu’un, un jour, a déchiré par son corps même le voile ultime de la mort. C’est lui qui a ouvert l’horizon, lui que l’on devine à travers les nuages, lui qui est la lumière du monde. C’est lui, Jésus-Christ, qui par sa résurrection permet à tous ceux qui lui prêtent foi de porter un regard profondément lucide tout traversant le voile sombre.

Jean d’Ormesson souriait. C’était stupéfiant, ce sourire ! Nous le retrouvons encore dans ses derniers mots d’écrivain lorsque, trois jours avant de rendre la barque prêtée, il mit un point final à son dernier livre : « Que je sois passé sur et dans ce monde où vous avez vécu, est une vérité et une beauté pour toujours et la mort elle-même ne peut rien contre moi ».

Traverser le voile, c’est quand même quelque chose.

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