« J’ai peur, mais je suis là, parce que je t’aime ». Barcelone,17.08.17.

On peut se demander ce qui pousse quelqu’un à aller sur les lieux d’un attentat. Le travail d’introspection n’est pas facile à faire parce qu’il est fait de sentiments contradictoires, mais je crois pouvoir dire honnêtement et simplement que je ne voulais pas rester à l’écart du drame vécu par la ville où je me suis marié, où mon premier fils est né et dans laquelle j’ai vécu pendant 6 ans.

On peut aussi se demander ce qui pousse quelqu’un à partager publiquement une telle expérience. J’espère simplement que ce n’est pas la même motivation qui en pousse d’autres à faire des selfies devant les lieux d’hommage qui parsèment en ce moment la Rambla, mais le cœur humain est tel que je me garderai bien d’affirmer la pureté totale de mes intentions. Ce que je sais, c’est qu’il y a à coup sûr l’envie de partager une expérience vitale. Pour un presque quarantenaire comme moi, l’époque est à bien des égards inédite ; avant le 11 septembre 2001, je n’ai pas le souvenir d’avoir vécu le terrorisme avec une telle proximité. Le monde a basculé à ce moment là dans quelque chose de nouveau, suscitant des émotions et des inquiétudes nouvelles que chacun digère comme il peut. Chez moi, cela passe par un désir d’expression.

Hier soir, je me suis rendu sur la Rambla où, deux jours auparavant, un terroriste a fait irruption au volant d’une camionnette. Parcourant environ 600 mètres à vive allure, il a assassiné 14 personnes et en a blessé des dizaines d’autres avant d’être semble-t-il abattu, quelques heures plus tard, au terme d’une deuxième attaque menée à Cambrils, à une centaine de kilomètres de là, avec 4 autres terroristes.

La Rambla que j’ai découverte peu après 22h ce samedi soir était à la fois identique à elle-même et tellement différente. Je m’attendais, de façon absurde je le reconnais, à la voir un peu désertée. Aussi ai-je été surpris de la trouver aussi fréquentée que d’habitude. Les hommages rendus, les centaines de bougies allumées principalement au début de la Rambla et à l’endroit où le terroriste a fini sa course folle, ont certes amené de la gravité sur un lieu ordinairement festif mais ils ne l’ont pas défiguré. La Rambla m’a semblée étonnamment reconnaissable ; c’est pour moi toujours une surprise de voir le monde continuer de tourner après de telles tragédies.

Je suis sur le haut de la Rambla et la légère brise du soir m’amène immédiatement les effluves odorants des dizaines de bougies disposées devant la fontaine de Canaletes. Plus qu’odorants, ces effluves s’avèrent rapidement suffocants au point de m’obliger à changer de côté. Je suis également surpris par la chaleur dégagée par la multitude des petites flammes qui, posées les unes à côté des autres, réchauffent notablement l’atmosphère. Des dizaines de personnes sont là, silencieuses. Certaines prennent quelques photos, d’autres lisent les messages laissés en hommage ou en déposent elles-mêmes. L’ambiance est au recueillement.

Un peu plus bas, des gens ajoutent le nom de leur ville ou de leur pays à la craie, sur le sol, aux dizaines d’autres déjà inscrits. La Rambla est le cœur touristique de la ville ; les victimes sont d’une trentaine de nationalités différentes et la douleur est partagée bien au-delà de Barcelone.

Des feutres ont été déposés au pied de quelques arbres qui accueillent déjà des messages d’espoir, des hommages, des dessins. A leur pied, encore et toujours des bougies. Je remarque une Bible opportunément ouverte sur 1 Corinthiens 13 : « Maintenant trois choses demeurent : la foi, l’espérance et l’amour. Mais la plus grande des trois, c’est l’amour ». Le slogan « no tinc por » (je n’ai pas peur) revient comme un mantra un peu partout. Plusieurs messages de musulmans viennent aussi ponctuer le parcours : « les musulmans, nous condamnons. Dehors les salauds ! », dit l’un d’eux dans un espagnol approximatif mais parfaitement clair. Pas loin, une banderole affirme en anglais : « ici, nous aimons les musulmans ». La fin de journée aura tout de même vu quelques tensions Place Catalogne où des identitaires ont cru bon de venir proclamer des slogans anti-islam accompagnés du salut nazi. Ils se sont heureusement rapidement retrouvé débordés par une contre manifestation anti-fasciste improvisée.

« No tinc por ». Je comprends la volonté de rester debout face à l’horreur, pour autant je dois avouer que l’expression me met un peu mal à l’aise. Un message au milieu des autres me fera du bien : « Jo no soc valenta. Jo si tinc por, però sóc aqui, per tu Barcelona, per que t’estimo » (Moi je ne suis pas courageuse. Moi oui j’ai peur, mais je suis là, pour toi Barcelone, parce que je t’aime).

J’ai peur. Mais je suis là. Parce que je t’aime.

C’est parfait, il n’y a rien à jeter.

Pour l’heure, je me recueille. Un homme à côté de moi, la soixantaine, éclate en sanglots comme un enfant. Il cache son visage dans sa main droite, le corps secoué par les larmes. Un grand gaillard assis là avec sa compagne se lève alors et le serre dans ses bras : « Tranquille, bonhomme… » lui dit-il. Ils sont là, eux aussi, avec leurs sentiments. Je trouve ça bien, que les gens soient là.

Tout est calme et tranquille. Quelques personnes commentent à voix feutrée, mais la plupart restent silencieuses. On prend des photos, on allume une bougie, on écrit un message, on remet en place une rose tombée. On réfléchit, sans trop savoir à quoi ; tant de domaines sont touchés par un tel drame. Quelques journalistes sont là avec leurs caméras. Une femme est assise en lotus et semble méditer, à moins qu’elle ne prie quelque divinité hindoue. Chacun vit cet événement à sa façon.

Je m’arrête un moment pour envoyer un texto à ma femme ; le temps a filé, il est déjà tard. Je veux la prévenir que je reste encore un peu. Pendant que j’écris, une jeune femme vient me saluer : « on va bais.. ? ». Alors que je décline l’offre, elle s’étonne : « Pourquoi ? Détends-toi, bonhomme. Laisse-toi aller ! », me lance-t-elle tandis que je m’éloigne. Pour les prostituées il n’y a pas de temps mort, pas plus que pour les vendeurs de drogue : « coffee shop ? », demande l’un d’eux à tous les passants. A deux pas de là, un hommage est rendu à Silvina, une jeune femme de 40 ans fauchée alors qu’elle sortait faire ses courses. Curieux mélange des genres, vraiment.

Ici un homme a laissé un message poignant : « J’ai essayé d’aider. Je vous jure que j’ai fait tout ce que j’ai pu. Tout n’était que chaos et il n’y avait rien d’autre que du sang et des corps… ». Une dame se plaint qu’il a scotché son mot trop haut et que ça ne fait pas joli avec la bougie qu’elle veut mettre en dessous. Là encore, curieux mélange des genres, vraiment.

J’arrive doucement à l’endroit où le terroriste a abandonné le véhicule. Je suis saisi par la quantité impressionnante de bougies, de fleurs, de messages, d’objets déposés là en hommage aux victimes. L’espace est rempli. Une foule de personnes s’est amassée là au point de bloquer complètement le passage. Je traverse néanmoins, et je suis frappé par une autre vision : il n’y a plus rien. L’absence de bougies assombri soudainement la Rambla en même temps que les conversations reprennent. De l’autre côté de la marée de fleurs, de bougies et de personnes recueillies, les gens flânent à nouveau comme ils l’ont toujours fait. La blessure semble circonscrite : elle ne s’étendra pas, au moins physiquement, au-delà du lieu où le terroriste a fini sa course et où 14 personnes ont perdu la vie.

 

 

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