J’ai marché dans le vide, et je ne suis pas tombé

Je le confesse : j’ai pris un certain plaisir au malheur. Je me souviens encore, dans ma vingtaine, de ces nuits passées à coucher sur le papier mes douleurs et mes excès. Avec du recul, je vois d’ailleurs à quel point elles étaient en quelque sorte mon fond de commerce : qu’aurais-je eu d’intéressant à écrire si, comme tant d’autres avant moi, je n’avais pas pu puiser à l’encre de la souffrance ? Il faut souffrir parait-il pour écrire en profondeur et rejoindre le cœur d’autres âmes, torturées comme la mienne ou supposées comme telles, et s’abreuvant finalement à la même source d’eaux troubles. Car on est bien ensemble, nous les poètes maudits ! Nous les écorchés vifs ! On s’alimente les uns-les autres de la noirceur du monde. Le bonheur a quelque chose de suspect. J’ai d’ailleurs longtemps cru qu’il fallait n’avoir pas de cœur pour être heureux.

D’une certaine manière on s’y plait, dans ce monde de douleur. La souffrance y est pourtant bien réelle. Mais elle est aussi trop souvent d’une complaisance coupable vis-à-vis d’elle-même. Et c’est un piège redoutable que celui-là, parce que si personne ne fait irruption dans ce monde clos on peut y rester enfermé toute une vie.

Nous sommes plongés tout entier dans la pénombre, et la lumière qui nous atteint semble si ténue et sporadique qu’on en vient à croire qu’elle n’est qu’illusion. Nous sommes sans vis-à-vis, dans l’impossibilité d’observer notre propre visage. Il faut pourtant, et urgemment, briser cette spirale abjecte. Il faut oser regarder le mal en face. Mais comment faire ?

Il faut une main puissante pour nous sortir de là. Il faut que la lumière surgisse, fasse irruption dans nos ténèbres. Il faut quelqu’un qui vienne briser, d’un seul coup, le doux ronron de nos angoisses. Il faut quelqu’un qui nous fasse perdre l’équilibre avec le risque que cela comporte de tomber du mauvais côté.

Je me rappelle de la sensation vécue lorsque Jésus est venu me bousculer. Il y avait cette sensation de vertige : le seul chemin possible était celui du vide. Je devais marcher dans le vide, avec pour seule assurance la promesse du Christ de ne pas me laisser tomber. Il fallait la foi, la foi seule dans la Parole donnée. Je savais que je jouais là ma dernière carte. C’était ça ou une vie misérable les doigts plantés dans la terre pour ne pas sombrer dans le précipice qui m’appelait tout entier. Alors, j’ai lâché la terre. J’ai desserré l’étreinte de mes doigts. Je me suis levé, et j’ai dit « oui » au Christ.

J’ai marché dans le vide, et je ne suis pas tombé.

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