Tout seul sur mon île

L’un des puissants leviers du diable dans notre société est l’individualisme. Le message se décline de maintes façons : « mes choix ne concernent que moi ». « Je fais ce que je veux de ma vie ». « C’est mon problème ». « Je fais ce que je veux de mon corps ». Ou, comme le dit le slogan : « Mon corps, mon droit, mon choix ».

Nous vivons parfois comme si nous étions indépendants du monde qui nous entoure. Nous nous voyons comme le centre de nos propres décisions. Nous ne vivons pourtant pas sur une île déserte. Chacune de nos décisions affecte notre entourage proche comme le plus lointain. La question est : cet entourage a-t-il voix au chapitre ? Dois-je le prendre en compte, ou suis-je le seul critère de mes choix ?

12 Tout m’est permis. Certes, mais tout n’est pas bon pour moi. Tout m’est permis, c’est vrai, mais je ne veux pas me placer sous un esclavage quelconque. 13 «Les aliments sont faits pour le ventre et le ventre pour les aliments.» Certes, cependant un jour, Dieu détruira l’un comme l’autre. Mais attention: notre corps, lui, n’a pas été fait pour l’inconduite, il est pour le Seigneur et le Seigneur est pour le corps.

14 En effet, comme Dieu a ressuscité le Seigneur d’entre les morts, il nous ressuscitera, nous aussi, par sa puissance.

15 Ignorez-vous que vos corps sont des membres du Christ? Vais-je donc arracher les membres du Christ pour en faire ceux d’une prostituée ? Sûrement pas ! 16 Ou bien, ignorez-vous qu’un homme qui s’unit à une prostituée devient un seul corps avec elle ? Car il est écrit : Les deux ne feront plus qu’un. 17 Mais celui qui s’unit au Seigneur devient, lui, un seul esprit avec lui. 18 C‘est pourquoi, fuyez les unions illégitimes. Tous les autres péchés qu’un homme peut commettre n’impliquent pas intégralement son corps, mais celui qui se livre à la débauche pèche contre son propre corps.

19 Ou bien encore, ignorez-vous que votre corps est le temple même du Saint-Esprit qui vous a été donné par Dieu et qui, maintenant, demeure en vous? Vous ne vous appartenez donc pas à vous-mêmes. 20 Car vous avez été rachetés à grand prix. Honorez donc Dieu dans votre corps.

(1 Corinthiens 6.12-20)

Paul parle ici aux chrétiens de l’église de Corinthe. Il y avait dans l’air de Corinthe, au premier siècle, une doctrine naissance appelée le gnosticisme et l’une des caractéristiques du gnosticisme, c’était le mépris du corps : le corps vu comme la prison de l’âme, il est mauvais, négatif. La matière est mauvaise et s’oppose à l’esprit. Que faire alors de ce corps ?

D’un côté, on pouvait se dire : « puisque le corps est mauvais, je dois le mater ». On arrivait alors à une ascèse stricte, à des privations volontaires et à des châtiments parfois extrêmes qu’on s’infligeait à soi même. On a pu trouver cela dans l’église, par exemple, avec la pratique de l’auto flagellation. Et pas qu’au moyen-âge ! Nous savons par exemple que Jean-Paul II la pratiquait, qu’il s’infligeait lui même des douleurs et des mortifications et qu’il passait souvent la nuit à même le sol. [1] Plus près de nous encore, le pape François explique comment, en arrivant chez les jésuites, on lui a donné un cilice – une ceinture avec des pointes de fer tournées vers l’intérieur, qui se met autour de la cuisse. Et il précise : « Le vrai ascétisme doit rendre libre. Si quelque chose aide, faites-le, même utiliser un cilice ! »[2] Les mortifications du corps ont donc encore de beaux jours devant elles.

Mais à l’autre extrême, on disait : « puisque le corps est mauvais, il n’a aucune espèce d’importance. Je m’occupe de ma vie spirituelle, quant à mon corps qu’il fasse ce que bon lui semble ». C’est exactement ce qui se passait à Corinthe. Il y avait des chrétiens dans cette église de Corinthe qui n’avaient aucune maîtrise de leur corps, en particulier en matière sexuelle (mais pas seulement : on peut penser également aux beuveries autour de la Sainte Cène que Paul dénonce en 1 Corinthiens 11).

Au  chapitre 5, Paul les reprend donc vertement : « On entend dire généralement qu’il y a parmi vous de l’impudicité, et une impudicité telle qu’elle ne se rencontre pas même chez les païens ; c’est au point que l’un de vous a la femme de son père. Et vous êtes enflés d’orgueil ! ». C’est-à-dire que non seulement il y a de l’impudicité, mais en plus ils en sont fiers.

Mon corps ne m’appartient pas : il est pour Dieu

Aux versets 12 et 13 du passage cité plus haut, Paul répond à des contradicteurs imaginaires :

« Tout m’est permis », disent les gnostiques. « Certes, mais tout n’est pas utile, dit Paul. Et je ne me laisserai pas asservir par quoi que ce soit ». « Les aliments sont pour le ventre et le ventre pour les aliments ; et Dieu détruira l’un comme les autres », disent les gnostiques. C’est un argument par analogie. Ce qu’ils veulent dire c’est que les relations sexuelles sont pour le corps et que le corps est pour les relations sexuelles, et que de toute façon le corps va périr, donc ce qu’on fait avec n’a aucune importance. Mais Paul répond : « Le corps n’est pas pour l’impudicité, il est pour le Seigneur et le Seigneur pour le corps ». Puis il approfondit son argumentation en disant en substance : « Notre corps périra, certes, mais il prendra part à la résurrection. Il n’est donc pas à mépriser. Nos corps sont des membres de Christ. »

Des membres de Christ ? Oui ! Nous appartenons à Christ. Pas tant d’ailleurs dans le sens d’une possession que dans celui de « faire partie » de Christ. Nous sommes membres de son corps, et nous sommes donc responsables de ce que nous faisons faire au corps du Christ. Notre corps ne nous appartient pas : il appartient à Christ, parce qu’il nous a racheté à la croix. Nos membres sont au service de la vérité et de la justice de Dieu. C’est déjà beaucoup me direz-vous. Et bien ce n’est pas tout ! Paul pousse le bouchon encore un peu plus loin…

J’en viens à présent aux problèmes que vous soulevez dans votre lettre : « C’est une excellente chose, dites-vous, qu’un homme se passe de femme. » 2 Cependant, pour éviter toute immoralité, il est préférable que chaque homme ait sa femme et que chaque femme ait son mari. Que le mari accorde à sa femme ce qu’il lui doit et que la femme agisse de même envers son mari. 4 Car le corps de la femme ne lui appartient plus, il est à son mari. De même, le corps du mari ne lui appartient plus, il est à sa femme. (1 Corinthiens 7.1-4)

 Paul semble passer à un autre sujet. Il répond aux Corinthiens à des questions qu’ils lui ont fait sur le mariage. Autre sujet, mais en rapport tout de même avec ce qu’il vient de dire puisqu’il parle ici aussi de l’impudicité.

Au verset 3 il montre tout d’abord que les époux ont des devoirs réciproques : mari et femme, nous ne sommes pas là pour nous servir de l’autre, mais pour être au service de l’autre (entre parenthèse, vous avez là l’une des clefs d’un mariage qui fonctionne).

Puis au verset 4, voilà qu’il nous dit que notre corps est pour… notre conjoint ! Bien sûr, nous sommes là dans le contexte des relations sexuelles et il va sans dire que dans ce contexte, notre corps est pour notre conjoint exclusivement. Mais nous voyons aussi le mouvement qui nous permet d’élargir cela de notre conjoint à notre prochain, parce qu’on retrouve ici en filigrane  les deux principaux commandements : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée » et « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Au chapitre précédent nous avons vu que notre corps est pour Dieu, et ici nous voyons qu’il est pour notre prochain, au premier desquels se trouve notre conjoint.

La seule chose qui n’apparaît vraiment à aucun moment, c’est que notre corps soit pour nous. « Mon corps, mon droit, mon choix » n’est décidément pas une perspective biblique vis-à-vis de notre relation au corps.

Mon corps ne m’appartient pas : il est pour les autres

Jésus-Christ nous invite à ressusciter avec lui à une vie nouvelle… mais d’abord à mourir à nous-même ! (Rom. 8.10-14) Et bien les amis, c’est douloureux. Parce que « mourir à soi-même » signifie que nous ne sommes plus le centre de nos propres décisions. Quiconque a des enfants voit sans doute de quoi il s’agit : ce que tu veux faire, tu ne le fais pas… parce que les enfants ont faim, tout simplement. Leur besoin passe avant ton désir. Et bien c’est ce à quoi la vie chrétienne nous appelle, dans un contexte bien plus large que la vie de famille. Nous ne décidons plus en fonction de nous-mêmes. Ce n’est plus « mon corps, mon droit, mon choix », mais c’est « le corps du Christ, le droit du Christ, le choix du Christ ». C’est une vie unie au Christ. Et qu’a fait le Christ ? Il s’est donné au point de sacrifier sa vie pour les autres. Sur le chemin de la sanctification et transformés par son Esprit, nous sommes appelés à faire de même. Nous ne vivons plus pour nous même mais pour Jésus-Christ, et donc pour notre prochain.

Il faut dire maintenant qu’une vie qui se met au service des autres n’est pas une vie soumise aux caprices des autres. Pire encore, une utilisation crapuleuse de ce verset 4 serait de dire à son conjoint : « la Bible dit que j’ai autorité sur ton corps, donc tu dois satisfaire mes besoins, que tu le veuilles ou non. Si tu ne le fais pas, tu es dans le péché ». Si nous ne sommes pas soumis aux caprices des autres, la Bible n’est pas non plus un instrument de contrôle et encore moins de contrainte. Elle est source de régénération intérieure. Ce verset ne s’adresse pas à notre conjoint, il s’adresse à nous, personnellement, qui avons constamment besoin de revenir au Christ. Il n’est pas là pour que nous jugions de l’attitude de l’autre, mais pour que nous nous interrogions nous-mêmes : qu’est-ce que je fais de mon corps ? Au service de qui est-il ? Ce verset est là pour nous rappeler, précisément, que nous ne vivons pas sur une île déserte parce qu’il y a là, à nos côtés, un conjoint. Et au-delà du conjoint, un prochain. Le Christ nous invite à mettre Dieu et notre prochain au centre de nos décisions.

Nous sommes l’ami de nos amis, le collègue de nos collègues, le compagnon de vie de notre conjoint, le parent de nos enfants, l’enfant de nos parents. Nous vivons en société, dans une communauté humaine. Nos décisions, quelles qu’elles soient, affectent notre entourage proche ou plus lointain. Dans le monde tel que Dieu l’a créé, nous sommes des êtres en relation. A partir du moment où nous avons des parents, des enfants, un conjoint, des amis, des frères et des sœurs, des collègues de travail, nous ne pouvons pas prendre nos décisions comme si elles ne concernaient que nous, comme si elles n’affectaient que nous, quand bien même nous sommes les premiers concernés.

Notre joie ne se trouve finalement pas dans la satisfaction de nos désirs égoïstes, mais dans le service de Dieu et des autres parce que ce faisant, nous sommes disciples du Christ. Comme lui, nous nous agenouillons devant notre prochain non pas parce qu’il le mérite, mais tout simplement parce qu’il en a besoin. Pour lui laver les pieds, Jésus s’est agenouillé devant Judas. Il n’en était pas digne, mais l’amour divin répand sa grâce sur tous.

Nous ne vivons pas sur une île déserte. S’il est vrai, comme dit le poète, que je suis le capitaine de mon âme, il est également vrai qu’il y a au dessus de moi un haut gradé qui a payé pour ma vie. Jésus-Christ est le chemin qui nous mène à une relation vraie, saine, réconciliée, non seulement avec Dieu le Père mais aussi, autant que cela dépende de nous, avec ceux qui nous entourent.

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[1] http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2010/01/27/01016-20100127ARTFIG00691-jean-paul-ii-pratiquait-l-autoflagellation-.php (10/02/17)

[2] http://www.lavie.fr/religion/catholicisme/les-quatre-secrets-anti-stress-du-pape-francois-09-02-2017-79927_16.php (10/02/17)

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