Célibataire, pour le Royaume

Il y a un peu plus de deux semaines – une éternité pour le temps médiatique – la lettre d’un prêtre à sa paroisse a secoué le monde catholique français. Ce prêtre, c’était le Père David Gréa, 46 ans, et sa paroisse celle de Lyon-Centre Sainte-Blandine. David Gréa s’est fait connaître par son style hors normes : charismatique, il a redynamisé la paroisse dont il avait la charge en y impulsant un rythme que ne renieraient pas les fans d’Hillsong. Ses efforts et son dynamisme ont portés leurs fruits puisque ce ne sont pas moins de 600 fidèles qui assistent à présent à la messe chaque dimanche.

« Jusqu’ici tout va bien », comme dirait Hubert.[1] Mais le Père David Gréa, le 19 février dernier, a rédigé une lettre à ses paroissiens dont le paragraphe central avait en effet de quoi émouvoir :

Heureux comme prêtre je suis convaincu d’être appelé par Dieu pour ce beau ministère. Il y a quelques temps, j’ai commencé à construire une relation avec une femme avec laquelle je pense que Dieu m’appelle à vivre. Je découvre une joie insoupçonnée qui me semble dans la continuité de ce que j’ai vécu jusque là en me donnant corps et âme à votre service. J’ai souhaité être en vérité avec l’Eglise en disant ma joie d’être prêtre et mon désir de me marier. J’en ai donc fait part au cardinal et nous avons évoqué l’idée d’un dialogue avec le pape. Cette rencontre en tête à tête a pu avoir lieu. ll m’a écouté avec bienveillance et a honoré ma démarche d’intégrité. Puis le pape et Mgr Barbarin ont échangé et notre évêque m’a demandé de prendre, dès à présent, un temps de discernement et de recul. C’est une tristesse pour moi de ne pas pouvoir terminer l’année avec vous et j’imagine que vous la partagez.

La nouvelle de son départ (puisque c’est bien de cela qu’il s’agit) a suscité de nombreuses réactions. Certaines pour se réjouir avec lui de l’amour nouveau qu’il célèbre, d’autres pour s’attrister de l’infidélité à l’engagement pris en entrant dans la prêtrise.

La question du choix entre l’exercice du ministère pastoral et le mariage ne se pose pas pour un protestant. Nous ne voyons en effet nulle part la Bible imposer le célibat comme condition à l’exercice de ce ministère. Si j’ai été attristé pour ma part, c’est plutôt par l’impossibilité pour le Père Gréa de poursuivre son ministère suite à l’annonce de son désir de se marier.

Pourtant, je comprends aussi la peine des catholiques. A tort ou à raison, le célibat fait en tout cas partie du « pack » de la prêtrise. Lorsqu’il prononce ses vœux, le prêtre ne s’engage pas seulement dans le ministère pastoral ; il s’engage aussi à rester célibataire.

Mais d’où sort cet engagement dans le célibat, me direz-vous ? Et bien, de la Bible. Et c’est là que ça devient intéressant pour nous, évangéliques. Jésus en parle en Matthieu 19.12 :

Il y a des eunuques qui le sont dès le ventre de leur mère; il y en a qui le sont devenus par les hommes; et il y en a qui se sont rendus tels eux-mêmes, à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne.

Le sujet abordé avec ses disciples dans ce chapitre est celui du divorce. La position de Jésus vis-à-vis du divorce semble si dure aux disciples qu’ils en viennent à la conclusion qu’il est préférable de ne pas se marier. Jésus se lance alors dans cette curieuse explication sur les eunuques.

Littéralement, un eunuque est un homme castré. Pour des raisons évidentes, ils étaient appréciés dans les harems : avec eux il n’y avait aucun risque de tentation avec les femmes. Jésus fait donc référence, ici, à des personnes qui n’ont pas de relations sexuelles ou bien parce qu’elles en sont empêchés à cause d’un problème physique (de naissance ou à cause d’une mutilation de la part des hommes), ou bien parce qu’elles en ont fait le choix volontaire. Origène, un Père de l’Eglise, comprenait ici une castration volontaire ; c’est le sens premier, et bien qu’il soit peu probable que Jésus parle d’une castration littérale il est en tout cas clair qu’il s’agit d’un engagement volontaire dans le célibat.

Si certains se rendent eux même eunuques, dit Jésus, c’est « à cause du Royaume des cieux ». Voilà de quoi nous interpeller. Dans les églises évangéliques, notre attitude générale vis-à-vis du célibat me semble plutôt être celle-ci : le célibat, c’est une plaie. C’est quelque chose qui se vit nécessairement mal. Le célibataire est une personne à encourager (dans le meilleur des cas) ou à plaindre (dans le pire des cas). L’objectif est de l’aider à trouver un bon conjoint chrétien, à fonder une famille, parce que, n’est-ce pas, « il n’est pas bon que l’homme soit seul ». Je grossis le trait, bien sûr… mais pas trop, me semble-t-il !

Bien entendu, c’est vrai, le célibat est une plaie pour beaucoup. Un célibat subi est une écharde dans la chair. Mais c’est une écharde que nous contribuons à enfoncer d’autant plus profondément que, inconsciemment ou non, nous faisons du mariage une espèce de condition sine qua non à une vie aboutie. Ce qui est faux, évidemment, ou alors il nous faudrait reconsidérer la vie du Christ qui n’était pas marié.

Non seulement le mariage n’est pas une condition sine qua non à une vie aboutie, mais Jésus mentionne même, nous l’avons vu, des personnes qui ont choisi volontairement la voie du célibat « à cause du Royaume des cieux ». Et je le dis comme ça en passant : une vie aboutie, ce n’est pas une vie où l’on s’est marié et où on a eu des enfants. Une vie aboutie, c’est précisément une vie vécue « à cause du Royaume des cieux ». John Stott par exemple,  l’un des plus grands théologiens protestants du XXème siècle, avait fait ce choix du célibat à vie et il s’y est tenu jusqu’au bout.

Une vie aboutie, c'est une vie vécue pour le Royaume des cieux Click To Tweet

Le célibat à cause du Royaume est donc une option de vie tout à fait valable, une option qu’on peut envisager sciemment, volontairement. Et on peut même pousser un cran plus loin, parce que même si nous pouvons comprendre les paroles de Jésus au sujet des eunuques au sens figuré, le fait même de parler d’eunuques suggère un engagement à vie. Je ne vais pas vous faire un dessin : une fois que vous êtes castrés, il n’y a pas de retour en arrière possible.

Il y a donc un vrai choix qui s’offre à chacun : l’engagement dans le mariage, mais aussi l’engagement dans le célibat.

Mais est-ce que, dans nos églises, nous intégrons le célibat comme une possibilité de vie ? Avez-vous déjà rencontré quelqu’un vous disant : « Je suis en train de réfléchir à si je veux m’engager dans le mariage ou si je veux m’engager dans le célibat » ?

Personnellement, dans ma courte expérience du ministère pastoral et dans mon expérience un peu plus longue de la vie chrétienne, je n’ai rencontré qu’une seule personne qui se posait la question en considérant les deux options : une catholique ! Dans nos églises évangéliques, je n’ai vu personne se poser cette question. J’ai en revanche vu des pelletés de célibataires courir après un conjoint avec une telle avidité qu’ils se mariaient sinon avec le premier venu, du moins avec le second, et avec les applaudissements des chrétiens. Ils couraient en fait à la catastrophe.

C’est surprenant, quand on y pense. Parce que pendant que nous mettons le mariage sur un piédestal, que dit l’apôtre Paul ?

Je voudrais que tous les hommes fussent comme moi ; mais chacun tient de Dieu un don particulier, l’un d’une manière, l’autre d’une autre. A ceux qui ne sont pas mariés et aux veuves, je dis qu’il leur est bon de rester comme moi. (1 Corinthiens 7.7-8)

Le voilà qui invite clairement les chrétiens de Corinthe à rester célibataire ! Bien sûr ces paroles sont à remettre dans leur contexte, qui est celui de la persécution. Paul donne ce conseil, ainsi qu’il le dit lui-même, « à cause des temps difficiles qui s’approchent (verset 26). Celui qui se marie va s’ajouter des souffrances dans la persécution : c’est une chose de souffrir la persécution soi-même, ç’en est une autre de voir souffrir sa femme et ses enfants. Mais il n’empêche que dans ce contexte de persécution, le célibat est non seulement contemplé comme une option de vie valable, mais même préférable au mariage. Comment donc nous sommes nous retrouvé à déconsidérer à ce point ce que la Bible elle-même valorise en plusieurs endroit ?

Voici une réponse en deux temps, qui n’engage que moi :

Il y a eu d’abord une saine réhabilitation du mariage. L’Eglise, pendant des siècles, a il est vrai présenté le célibat comme étant la voie royale de la sanctification. L’église catholique n’a canonisé, à ma connaissance, que des célibataires jusqu’à la très récente date du 18 octobre 2015, où un couple a été canonisé pour la première fois.[2] Pourtant, rien dans la Bible ne permet de dire que le célibat est un meilleur chemin de sanctification que le mariage. En fait, quand Dieu veut décrire le rapport entre Jésus et son Eglise, il le fait en parlant de l’époux et de l’épouse. Et pour tout dire, si vous voulez que quelqu’un vous renvoie constamment à la figure votre état de pécheur – un bon point de départ pour la sanctification, n’est-ce pas – mariez-vous ! Vous aurez, avec votre conjoint, un miroir quotidien où vous verrez se refléter vos manquements, vos bassesses, vos hypocrisies, vos égoïsmes. Si vous laissez l’Esprit-Saint vous travailler, croyez-moi : vous allez grandir spirituellement. Si la question vous intéresse, je vous invite à lire l’excellent livre de Gary Thomas, Vous avez dit oui à quoi ? Le sujet y est traité à merveille.

De l'obligation du célibat pour les prêtres, on est passé à une déconsidération du célibat Click To Tweet

Donc, juste réhabilitation du mariage. Mais, comme souvent, contre balancier : d’un extrême – obligation du célibat pour les prêtres – on est passé à l’autre avec une déconsidération du célibat. Or, Paul dit clairement que « chacun tient de Dieu un don particulier, l’un d’une manière, l’autre d’une autre » (1 Cor. 7.7). La capacité à se marier est un don de Dieu. Jésus, après avoir parlé de l’impossibilité de répudier sa femme, constate l’étonnement des disciples et leur dit : « Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné » (Mt. 19.11). Oui, c’est un don de Dieu que d’être en mesure de vivre avec une seule et même personne et de l’aimer toute une vie durant ! Ce qu’on savait moins, c’est que la capacité à vivre le célibat aussi est un don de Dieu :

A ceux qui ne sont pas mariés et aux veuves, je dis qu’il leur est bon de rester comme moi. Mais s’ils manquent de continence, qu’ils se marient; car il vaut mieux se marier que de brûler. (1 Corinthiens 7.8-9)

La capacité à s’abstenir de relations sexuelles est aussi un don de Dieu. Autrement dit, deux options s’offrent à nous et les deux sont assorties d’exigences. Le mariage est une option, mais attention : c’est pour la vie. Tu ne peux pas changer de mari ou de femme comme tu changes de chemise. Sauf cas très exceptionnels, ton conjoint reste ton compagnon jusqu’à la fin de tes jours… et ce n’est pas facile ! Le célibat est une autre option, mais attention : tu vas devoir t’abstenir de relations sexuelles. Si tu n’en es pas capable, dit Paul, mieux vaut te marier pour ne pas tomber dans le péché.

Vous aurez compris que je ne traite pas, ici, de comment vivre un célibat subi. Il m’a simplement semblé bon de rappeler que le célibat n’est non seulement pas une tare ou « un problème à régler », mais qu’il peut même être un choix de vie à cause du Royaume des cieux.

Le célibat n'est pas une tare ou un problème à régler : il peut même être un choix de vie Click To Tweet

Or, je crois que c’est une option qui n’est plus contemplée aujourd’hui dans nos églises. Si les catholiques ont été peinés par l’annonce du Père David Gréa de Lyon, c’est parce qu’il s’était engagé dans la voie du célibat comme d’autres s’engagent dans la voie du mariage et qu’il a, en quelque sorte, rompu le contrat. Certains l’ont vécu comme une véritable infidélité.

Il faut croire que le Père Gréa n’avait pas le don du célibat ; du coup, il prend le chemin que Paul nous exhorte à prendre dans ce cas là : se marier, plutôt que de brûler. C’est triste, sans doute, vis-à-vis de l’engagement pris. Mais c’est aussi l’une des possibles conséquences au fait de vouloir lier ce que la Bible ne lie pas, à savoir l’appel au ministère et le don du célibat.

Pour conclure, je veux simplement vous dire, à vous qui vivez, peut-être, un célibat non choisi, que je vous souhaite de tout cœur de trouver un conjoint. Mais en attendant vous devez savoir que votre vie peut être pleine et aboutie au sein même de votre célibat, parce que celui qui vient combler les cœurs en toute circonstance, c’est Jésus. Le reste – conjoint y compris – nous est donné par surcroît.

Vous êtes une richesse pour l’église. Paul met en valeur le temps dont vous disposez pour servir le Royaume, et il a évidemment raison de le faire. A cela, nous pouvons ajouter le précieux témoignage que vous pouvez apporter au monde en rappelant à chacun – et peut-être aux couples mariés en premier lieu – que Dieu non seulement peut combler un cœur à lui tout seul, mais qu’en plus… il le fait !

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[1] Hubert Koundé, l’un des trois personnages principaux du film « La Haine » de Matthieu Kassovitz : « Jusqu’ici tout va bien. Mais l’important n’est pas la chute, c’est l’atterrissage ».
[2] Louis et Zélie Martin, parents de Sainte Thérèse de Lisieux.

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