Au-delà du corps

« Nous ne sommes pas des humains vivant une expérience spirituelle, nous sommes des êtres spirituels vivant une expérience humaine » (Teilhard de Chardin). Cette phrase a prit corps dans ma vie ces derniers jours à travers deux expériences qui n’ont à priori pas grand-chose à voir l’une avec l’autre : le covoiturage et l’enterrement de mon grand-père. [1]

Une foi

Vous aurez déjà fait un rapprochement aisé : je suis effectivement allé à l’enterrement de mon grand-père en proposant les places libres de mon véhicule à qui voulait bien y poser son auguste séant. Mais à vrai dire la question n’est pas là.

La question, ou plutôt sa base, c’est peut-être la sensation vécue en voyant la dépouille de mon grand-père. À chaque fois que je vais voir un mort – ça m’est arrivé hélas pas mal de fois – j’entre dans la pièce mortuaire avec une certaine appréhension. Et pourtant, devant le fait accompli, je me retrouve toujours surpris par la même constatation curieuse : « il n’est pas là ». Il n’est pas là, celui que j’ai connu. Tant et si bien que la vue de ce corps inerte me laisse, si je puis dire, de marbre. Alors, la phrase de Teilhard de Chardin résonne : « Nous ne sommes pas des humains vivant une expérience spirituelle, nous sommes des êtres spirituels vivant une expérience humaine ». L’expérience humaine s’est sans nulle doute arrêtée mais l’esprit, lui, où est-il ?

Je crois que l’esprit est sous-évalué en Europe. On fonctionne beaucoup sur la base du physiquement perceptible, comme si seuls nos sens pouvaient nous transmettre la réalité de l’existant. La vue de la dépouille d’un être cher devrait, me semble-t-il, nous faire changer d’avis. Là, il ne devient que trop évident qu’un homme est constitué par beaucoup plus que ce que l’on voit, touche et sent. Ce « beaucoup plus » c’est précisément ce qui semble avoir disparu lorsqu’on fait face à la dépouille d’un proche. Et à dire vrai ce qui reste semble bien dérisoire, mais paradoxalement c’est ce dérisoire que l’on nourrit toute une vie durant, que l’on entretient, que l’on soigne, tout en méprisant la plupart du temps le « beaucoup plus » qui lui survivra pourtant éternellement. Il faudrait sans doute songer à s’occuper de l’un sans délaisser l’autre.

Des actes

Je suis allé à l’enterrement de mon grand-père, disais-je, en prenant dans ma petite Twingo des covoitureurs trouvés par le biais d’un célèbre site internet. Il est clair que les compagnons de route qui montèrent dans ma voiture le firent avec pour but avoué de transporter leur carcasse d’un point A à un point B. Le covoiturage c’est une affaire de corps, pas d’esprit, n’est-ce pas ?

Néanmoins, à la question attendue : « que faites-vous dans la vie ? », j’ai le privilège de pouvoir répondre : « je suis pasteur protestant ». C’est un privilège, parce que ça plante directement le décor. Dans la vie normale ça a une petite tendance à clore subitement la conversation ou à la faire dévier sur la pluie et le beau temps, mais dans le covoiturage l’exiguïté de la surface partagée multipliée par le nombre d’heures de cohabitation incite franchement à dépasser le cap des commentaires météorologiques. Et donc, à « je suis pasteur protestant » succède normalement une question bonus : « Ah ? Et c’est quoi la différence entre les protestants et les catholiques ? ». Ça ne mange pas de pain et ça fait causer, c’est toujours bon à prendre.

Car, bien sûr, il y a des questions qui n’ont pour seul but que de meubler le silence et d’être – en passant – un peu poli en s’intéressant à celui qui vous conduit. Mais dès lors que, après avoir répondu à des questions d’ordre factuel, j’abordais le thème de ma relation avec Jésus-Christ et en quoi ça avait changé ma vie, je disposais soudainement d’oreilles qui n’en perdaient pas une miette. C’est infaillible. La raison profonde, je crois que c’est celle qui a été mentionnée plus haut : dans le fond, nous sommes des êtres spirituels. À la fin, le blabla sur les différences entre les catholiques et les protestants ne réveille au mieux qu’un intérêt intellectuel, et au pire il donne l’occasion à ceux qui vous écoutent de dire du mal de ces-affreux-catholiques-qui-empêchent-les-prêtres-de-se-marier. En revanche, c’est une constante : dès lors que l’on se sort de l’ornière de ce qu’il faut croire et ne pas croire, ce qu’il faut faire et ne pas faire, et qu’on entre sur le terrain de l’expérience vivante du Christ en nous, nous réveillons chez l’autre ce désir profond qui est inscrit en chacun : le besoin d’être en relation avec Dieu.

Et à l’indifférence première ne tarde pas à succéder l’intérêt et la curiosité, puisque ces galères desquelles le Christ vous a sorti, eux nagent encore en plein dedans.

Note
[1] Cet article a été publié en premier lieu sur mon précédent blog le 26 juin 2014

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