Si Dieu est bon, pourquoi le mal existe-t-il ?

L’équation du problème du mal est la suivante : si Dieu est bon et tout-puissant, alors comment le mal peut-il exister ? Cette question, qui a naturellement fait couler beaucoup d’encre chez les théologiens, est aussi l’une des principales objections à la foi chrétienne. Dans cet article, je vous propose de cheminer à travers la pensée de quelques théologiens et intellectuels qui ont contribués de façon remarquable à la question.

Une foi

L’origine du mal

Il convient sans doute d’observer tout d’abord que le problème du mal, posé tel quel, sous-entend l’a priori suivant : si Dieu peut quitter le mal mais ne veut pas le faire, alors il n’est pas bon ; et s’il veut le faire mais ne peut pas, alors il n’est pas tout-puissant. Cependant, le théologien Henri Blocher fait remarquer à juste titre qu’il n’y a pas de contradiction formelle entre les termes : il n’est pas strictement impossible que Dieu soit bon et tout-puissant et qu’il décide, malgré tout, de ne pas quitter le mal.

Ceci étant dit, il existe bien évidemment une tension difficile à apaiser. C.S. Lewis, le fameux auteur des « Chroniques de Narnia », tente de le faire par l’argument du libre-arbitre :

L’une des bonnes choses créées par Dieu, le libre-arbitre des créatures rationnelles, incluait par sa propre nature la possibilité du mal, et les créatures se sont faites mauvaises en profitant d’elle.[1]

L’idée est intéressante, mais elle ne résout rien. Si elle répond à la question de savoir comment le mal est entré dans le monde elle n’explique pas son origine première, tant et si bien qu’à mon sens la question de l’origine du mal est l’unique vraie problématique… et la réponse qu’on peut lui apporter n’est évidemment pas simple, à commencer parce qu’une telle réponse ne se trouve pas dans la Bible ! La seule voie pour s’en approcher est donc la voie de la philosophie, voie périlleuse en ce qu’elle ouvre grand la porte à la spéculation. Tentons tout de même l’expérience…

Une option parmi d’autres pour répondre à la question consiste à faire du mal quelque chose d’indépendant de la Création. Je crois que Saint-Augustin, bien qu’avec une certaine prudence, s’en approche d’un peu trop près quand il affirme que « le mal est la privation de bien jusqu’à arriver au vide même ».[2] Le problème reste cependant entier : d’où vient le vide ? Si le vide fait partie de la Création, alors nous devons admettre que l’origine du mal se trouve en Dieu. Mais s’il n’en fait pas partie, alors nous avons affaire à un deuxième Dieu : c’est le dualisme manichéen, la philosophie précisément embrassée par Saint-Augustin avant qu’il ne la repousse avec véhémence après sa conversion.

Le mal, c’est être séparé de Dieu

Il nous faudra sans doute admettre – et c’est plutôt incommode – que le mal entre dans le cadre de la Création. Cependant il faut aussitôt affirmer avec force que « Dieu est lumière et il n’y a aucune trace de ténèbres en lui » (1 Jean 1:5). Alors, la seule réponse philosophique que je parviens à imaginer est la suivante : avant la Création il n’y avait rien d’autre que Dieu, mais à l’instant même où Dieu commença à créer se mit à exister quelque chose séparément de Lui, c’est-à-dire séparé du Bien Absolu. N’est-ce pas là, finalement, la définition biblique du mal ? Ce fut peut-être cette logique là qui amena le philosophe Gottfried W. Leibniz à affirmer en 1710, dans sa théodicée, que « ce monde est le meilleur des mondes possibles » : ce monde a été créé parfait, mais le simple fait d’avoir été créé en a fait quelque chose de distinct de Dieu, et donc nécessairement inférieur, nécessairement limité, nécessairement fini.

Oui, mais… le meilleur des mondes possibles ? Voltaire sursaute. 1755, un terrible tremblement de terre ravage Lisbonne. Le meilleur des mondes possibles est à ce moment là un enchevêtrement de cadavres sous des décombres. Voltaire va écrire Candide à cette occasion, raillant l’œuvre de Leibniz en le mettant dans la peau d’un personnage dont la philosophie confine à l’absurde. Voltaire ne savait pourtant pas que, moins de deux siècles plus tard, le monde traverserait deux guerres mondiales et connaitrait Auschwitz. Somme toute, il semble bien que Voltaire ait raison : les explications de Saint-Augustin et de Leibniz semblent aussi courtes l’une que l’autre pour expliquer le mal que nous connaissons.

A Auschwitz en particulier, nous voyons un mal puissant, organisé, froid et calculateur, déterminé. Il nous serait doux de penser avec Saint-Augustin que le mal est simplement l’absence du bien, mais les faits nous obligent à une conclusion distincte. Il y eut dans l’Histoire des êtres pour imaginer la solution finale, pour inventer des façons de tuer plus massivement et avec un meilleur rendement femmes, enfants et handicapés, et le tout sans aucun remord ni sentiment de culpabilité. Qu’est-ce donc que cela sinon un aveuglement mené à son paroxysme, ou pire encore : un changement radical de vision, le mal considéré comme bon et le bien considéré comme mauvais ? Ainsi, si nous décidons de suivre cette logique il faut au minimum affirmer que l’absence de Dieu n’est pas égal à zéro, mais à moins un. L’absence de Dieu n’est pas neutre, mais elle est créatrice de mal.

Des actes

Un intrus dans la Création : le mal n’a sa place nulle part

Lorsque nous nous affrontons au problème du mal, nous sommes en prise avec trois vérités bibliques avec lesquelles nous ne pouvons pas négocier : 1) Dieu est bon, 2) Dieu est souverain, 3) le mal existe et Dieu ne le supporte pas.

Nous retrouvons là les trois composantes du problème du mal que nous avons évoquées au début. Tergiverser avec l’une ou l’autre de ces vérités est une façon courante, mais erronée, de régler le problème : la Bible nous laisse en tension sans rien quitter de la force de ces trois affirmations.

Henri Blocher – j’en reviens à lui – a développé une façon singulière (et assez fascinante, je dois dire) de traiter le problème. Dans son livre « Le mal et la croix », alors qu’il est aux prises avec le problème du mal, il en vient finalement à la conclusion que le mal est un parfait intrus dans la Création : il n’a sa place nulle part. Il n’y a aucun moyen de l’inclure de façon harmonieuse, pas même dans notre théologie. Le problème reste entier et il est impossible à résoudre.

Cependant – et c’est là que c’est beau – dans cette impossibilité là se trouve selon lui l’une des preuves de l’inspiration divine des Écritures : tous les systèmes philosophiques, toutes les religions et toutes les sectes cherchent à résoudre le problème du mal. La Bible ne le fait pas. Dans la Bible le mal est et reste un intrus, un élément inexplicable, intolérable. Or, résoudre le problème du mal c’est accepter que le mal ait une place légitime dans notre existence. D’une certaine façon, c’est le rendre moins scandaleux qu’il n’est en réalité. Mais ce n’est pas comme cela qu’il apparaît dans la Bible. Dans la Bible, le mal est un scandale aux yeux de Dieu, un scandale tellement grand qu’il n’a sa place nulle part, pas même dans l’Écriture. Et ça, c’est précisément le lieu qui lui correspond bibliquement.

Dieu ne s’est pas soustrait au mal et à la souffrance

Evidemment, ce n’est pas une réponse confortable. Le réconfort face au mal ne se trouve nulle part si ce n’est à la croix. Sur la croix nous trouvons notre Dieu, un Dieu qui ne s’est pas soustrait à l’expérience humaine du mal et de la souffrance mais qui l’a partagée pleinement, l’a portée et, finalement, l’a transcendée. Et précisément parce que nous n’enlevons rien à la force des trois affirmations bibliques, précisément parce que nous savons que Dieu est bon, tout-puissant et déteste le mal, nous savons aussi que les jours de ce mal là sont comptés. Il est vaincu. Les temps messianiques viendront. Jésus reviendra, et avec lui une nouvelle terre et de nouveaux cieux sous lesquels il fera bon vivre. Ce jour là, nous dit Esaïe 11.9-10,

On ne commettra plus ni mal ni destruction sur toute l’étendue de ma montagne sainte, car la terre sera remplie de la connaissance de l’Eternel comme les eaux recouvrent le fond des mers. Il adviendra en ce jour-là que le descendant d’Isaï se dressera comme un étendard pour les peuples, et toutes les nations se tourneront vers lui. Et le lieu où il se tiendra resplendira de gloire.

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Pour aller plus loin dans la réflexion (et comme vous l’aurez sans doute compris à la lecture de cet article) je vous recommande chaudement la lecture du livre d’Henri Blocher, Le mal et la Croix.

Autres lectures inspirantes : Confessions, de Saint-Augustin ; Le mal, de Paul Ricoeur ; Le mal, textes choisis et présentés par Claire Grignon (Flamarion, 2000) ; Le problème de la souffrance, de C.S. Lewis.

Notes
[1] C.S. Lewis, Le problème de la souffrance (1940)
[2] Saint-Augustin, Confessions

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