Chrétiens, pouvons-nous manger du porc ?

Cet article, publié initialement le 27 août 2013 sur mon précédent blog,[1] avait de loin (et à ma grande surprise, franchement !) été le plus consulté. La question intéresse donc : comment se fait-il que, malgré l’interdiction formelle de consommer du porc qui se trouve dans l’Ancien Testament, les chrétiens ne semblent éprouver aucune difficulté à en manger ?

Une foi

L’interdiction de l’Ancien Testament

Voici l’interdiction, clairement formulée, que l’on trouve en Deutéronome 14.1-8 :

– Vous êtes les enfants de l’Eternel votre Dieu: vous ne vous ferez donc pas d’incision sur le corps ni de tonsure sur le front de votre tête.
Vous êtes, en effet, un peuple saint pour l’Eternel votre Dieu, et l’Eternel vous a choisis parmi tous les peuples répandus sur la surface de la terre pour que vous lui apparteniez comme un peuple précieux.
Vous ne mangerez rien d’abominable.
Voici les animaux que vous pourrez manger: le bœuf, le mouton et la chèvre, le cerf, la gazelle et le daim, le bouquetin, le chevreuil, le mouflon, la chèvre sauvage 6 et toute bête qui a les sabots fendus en deux et qui rumine.
Mais vous ne mangerez pas celles qui ruminent seulement ou qui ont seulement les sabots fendus, comme le chameau, le lièvre et le daman, car bien qu’ils ruminent, ils n’ont pas le sabot fendu. Vous les tiendrez donc pour impurs.
Le porc, lui, a le sabot fendu mais ne rumine pas; vous le considérerez comme impur. Vous ne mangerez pas de sa viande et vous ne toucherez pas à son cadavre.
L’interdiction est donc effectivement claire. Première remarque cependant : comme on le voit, elle ne concerne pas que le porc. En toute cohérence, qui se base sur ce texte pour ne plus manger de porc doit aussi arrêter de manger du lièvre (amis chasseurs, bonjour) et du chameau (ok, ça court moins les campagnes…).

Une vision du Nouveau Testament qui change la donne

Passons à présent dans le Nouveau Testament. Actes 10.9-19 nous relate une vision qu’a eu l’apôtre Pierre et qui vient éclairer la question sous un jour nouveau :

Le lendemain, tandis qu’ils étaient en chemin et se rapprochaient de Jaffa, Pierre monta sur la terrasse de la maison pour prier. Il était à peu près midi : il eut faim et voulut manger. Pendant qu’on lui préparait son repas, il tomba en extase.
Il vit le ciel ouvert et une sorte de grande toile, tenue aux quatre coins, qui s’abaissait et descendait vers la terre ; elle contenait toutes sortes d’animaux: des quadrupèdes, des reptiles et des oiseaux.
Il entendit une voix qui lui disait : – Lève-toi, Pierre, tue ces bêtes et mange-les.
– Oh non! Seigneur, répliqua Pierre, car jamais de ma vie je n’ai rien mangé de souillé ou d’impur.
Mais la voix reprit et dit : – Ce que Dieu a déclaré pur, ce n’est pas à toi de le considérer comme impur.
Par trois fois, cela se renouvela, puis la nappe disparut dans le ciel. Pierre était fort perplexe et se demandait ce que cette vision signifiait.

Plus tard, Pierre donna lui-même l’interprétation de cette vision (Actes 10.28) :

– Vous savez que la Loi interdit à un Juif de fréquenter un étranger ou d’entrer chez lui. Mais Dieu m’a fait comprendre qu’il ne faut considérer aucun être humain comme souillé ou impur.

La question du pur et de l’impur

Quel rapport, me direz-vous, entre la question de la pureté ou de l’impureté de tel ou tel aliment et celle de la pureté ou de l’impureté des êtres humains ? Le rapport, le voici : lorsque Dieu a constitué son peuple, il a dans le même temps institué un certain nombre de règles pour faire de lui un peuple saint, c’est-à-dire un peuple mis à part, séparé des autres. Entre autres choses, les interdictions alimentaires jouaient ce rôle de séparateur et distinguaient le peuple d’Israël des autres nations.

Cette séparation d’avec le reste des nations était une étape nécessaire à bien des égards, mais elle n’était pas faite pour durer. Le cours de l’histoire biblique est d’ailleurs assez éloquent à ce sujet : il commence par un récit universel (les chapitres 1 à 11 de la Genèse), puis se focalise effectivement sur un peuple (les douze tribus d’Israël), puis se centre sur une tribu (Juda) et finalement sur un « serviteur souffrant » (Jésus-Christ). Mais ensuite le champ s’élargit à nouveau : douze apôtres, 70 envoyés (Luc. 10:1), et finalement à nouveau l’universalité de la mission (« faites de toutes les nations des disciples », Mt. 28:19).

Or, puisqu’en Christ il n’y a plus « ni juif ni grec » (Galates 3:28), les règles qui servaient à séparer le peuple juif du reste des nations sont caduques. Elles n’ont plus lieu d’être. La vision de Pierre en rend d’ailleurs bien compte : « Ce que Dieu a déclaré pur, ce n’est pas à toi de le considérer comme impur », a dit Dieu à Pierre dans sa vision. Une vision qui s’est renouvelée par trois fois, pour si jamais ce n’était pas assez clair avec une seule.

Et le boudin ?

Plus tard, des juifs convertit au christianisme ont commencé à insister pour que les non juifs soient circoncis. La question fut tranchée lors du Concile de Jérusalem que l’on retrouve en Actes 15. À cette occasion Jacques, responsable de l’église de Jérusalem, prend la parole et donne des éléments sur la question des interdits alimentaires (Actes 15.19-20) qui semblent nuancer la vision de Pierre :

Voici donc ce que je propose, continua Jacques: ne créons pas de difficultés aux païens qui se convertissent à Dieu.
Écrivons-leur simplement de ne pas manger de viande provenant des sacrifices offerts aux idoles, de se garder de toute inconduite sexuelle, et de ne consommer ni viande d’animaux étouffés ni sang.

Sur la base de ce texte certains chrétiens comprennent que si nous pouvons consommer du porc, il faut néanmoins s’abstenir de consommer du boudin puisqu’il s’agit de sang. C’est évidemment la première lecture que l’on peut faire de la proposition de Jacques.

Pourtant, nous pouvons remarquer que les règles alimentaires données ici n’ont pas l’air d’être gravées dans le marbre : dans sa première épître aux Corinthiens Paul ne restreint la consommation de viande provenant des sacrifices aux idoles que dans le cas où ce serait une occasion de chute pour d’autres (1 Corinthiens 8), et en Romains 14.13-15  il va se dire convaincu, « en accord avec la pensée du Seigneur Jésus, que rien n’est impur en soi ».

Des actes

Peut-on manger du porc ? Oui ! Et même du lièvre et du chameau si ça nous chante. Non seulement nous pouvons, mais maintenant vous savez pourquoi.

En revanche, qu’en est-il du boudin ? Pour ma part, compte tenu des largesses prises par Paul avec la proposition de Jacques, je comprends qu’il s’agissait là d’une proposition répondant à une situation spécifique et non pas d’une règle absolue valable pour tous et tout le temps. Je m’en tiens donc à l’affirmation postérieure de Paul selon laquelle rien n’est impur en soi.

Mais je retiens également trois conseils de l’apôtre que nous retrouvons en Romains 14 :

  • Au verset 23, Paul nous dit tout d’abord que « celui qui a des doutes au sujet de ce qu’il mange est condamné, parce qu’il n’agit pas par conviction. Tout ce qui n’est pas le produit d’une conviction est péché. » Si donc vous n’êtes pas convaincu, le mieux que vous ayez à faire est de vous abstenir.
  • Au verset 3 l’apôtre nous exhorte de la façon suivante : « Que celui qui mange ne méprise point celui qui ne mange pas, et que celui qui ne mange pas ne juge point celui qui mange, car Dieu l’a accueilli. »
  • Finalement aux versets 13 à 15 Paul nous rappelle la loi de l’amour qui surpasse toutes les autres :
Ne nous jugeons donc plus les uns les autres ; mais pensez plutôt à ne rien faire qui soit pour votre frère une pierre d’achoppement ou une occasion de chute. Je sais et je suis persuadé par le Seigneur Jésus que rien n’est impur en soi, et qu’une chose n’est impure que pour celui qui la croit impure. Mais si, pour un aliment, ton frère est attristé, tu ne marches plus selon l’amour: ne cause pas, par ton aliment, la perte de celui pour lequel Christ est mort.

Cette invitation à marcher selon l’amour n’est-elle pas la meilleure manière de terminer un article ?

Notes
[1] jesusettoi.fr, encore consultable à ce jour à l’adresse jesusettoi.blogspot.fr (05/10/2016). Ici l’article original.

Pour aller plus loin :
La réflexion du pasteur Jean-Claude Guillaume sur le Top Chrétien.
L’apportation d’Olivier Randl sur son blog « Incursion en Terre Biblique ».

5 Commentaires

  1. Autant je ne peux qu’être d’accord avec toi concernant la liberté que nous avons en Christ concernant les prescriptions alimentaires de la Loi de Moïse, autant je suis surpris de ton raisonnement sur la sainteté qui, selon toi, autoriserait à manger du sang.

    Car l’interdit alimentaire concernant le sang arrive bien avant la Loi, puisqu’il est adressé à Noé au sortir de l’arche. Il ne s’agissait pas de « mettre à part » un peuple, mais de prendre garde « ne pas manger de chair avec son âme, avec son sang » et concernait tous les humains (Gen. 9 : 4 et 5.).

    Personnellement, je ne pense pas que Paul prenait des largesses avec la proposition de Jacques, mais au contraire il l’approfondissait en plaçant la motivation des auditeurs dans l’amour du prochain plutôt que dans l’obéissance servile à une règle (même bonne en soi). Cependant remarquons que le résultat reste le même : s’abstenir de viandes sacrifiées aux idoles.

    Remarquons également que sur les 4 interdits d’Actes 15 ; 29, il y en a 2 qui concernent cette interdiction du sang, puisque les animaux étouffés ne sont pas saignés et sont donc consommés avec leur sang. Une telle insistance des apôtres mériterait qu’on s’interroge plus profondément sur l’impact de la consommation du sang sur la vie spirituelle.

    • Bonjour Jean-Luc,
      Merci de cette réflexion pertinente. Vous aurez remarqué que ma réflexion sur la question du sang est bien moins étayée que celle concernant le porc, qui était le sujet principal de l’article. J’ai lancé une piste dans un sens, vous en lancez une autre ; elle me sera utile pour approfondir la question.

  2. Bonjour à chacun !

    Merci, Laurent, pour ce « vieil article », mais toujours d’actualité !
    Sinon Jean-Luc souligne bien l’importance du sang, sachant que « la vie est dans le sang »(Lévit.17v11) ou « le sang, c’est la vie ».

    Ceci dit, il est intéressant de souligner que
    1) la viande de porc est une viande très lourde à digérer
    Et, une idée en appelant une autre :
    2) Jésus, « né sous la loi », a pu racheter « ceux qui étaient sous la loi » ? (cf Gal.4v4-5). Il n’a pas cherché à mettre le grappin sur un titre ou une position (cf Philip.2v1-11, Hébr.5v4-10). Pourtant de « condition divine », Il n’a pas regardé l’égalité avec Dieu comme « une proie à arracher »(Philip.2v6. Segond). En cela, Lui, qui déclare ne pas être venu pour « abolir »(la loi), mais pour (l’)« accomplir »(ou lui donner tout son sens-BFC) cf Matt.5v17, a pratiqué l’esprit de la loi, témoignant de son refus de « manger les animaux abominables » qu’il ne fallait pas manger (cf la loi-en l’occurrence, les oiseaux de proie, qui ont des griffes : Lévit.11v13-19).
    A ce sujet, M.A. Ouaknin, dans « Bibliothérapie », rappelle de façon fort pertinente que la pensée occidentale(opposée à la pensée biblique) est axée sur la « saisie », la classification, le déterminisme(soit le fait de « coller une étiquette » sur quelqu’un), la division, la conceptualisation… « une logique de la prise », « une pensée rapace qui griffe et qui déchire »(op. cit., Seuil 2008, pp151-152).

    Bien fraternellement et bon WE !
    Pep’s

    • Bonjour Pep’s,
      On observe dans la Bible une révélation progressive ; Jésus ne s’est pas non plus directement et ouvertement adressé aux païens, et a même demandé à ses disciples de ne pas aller vers eux et de ne pas se rendre dans les villes des samaritains (Mt. 10.5-6). Pourtant, comme le montre la vision de Pierre et les événements qui auront lieu par la suite, il est bien de la volonté de Dieu que l’évangile s’étende au delà du seul peuple juif, et que les barrières tombent entre juifs et non juifs (Ephésiens 2, entre autres). Pour moi, il n’y a pas de contradiction entre l’observance de la Loi par Jésus et l’abandon ultérieur des lois cultuelles (ainsi que les interdits alimentaires pour les raisons citées dans l’article), puisqu’en Jésus, comme le dit très bien votre dernier article en date sur votre blog, « tout est accompli » 😉

  3. Bonjour Laurent,

    je vous remercie pour votre réponse, que je partage. Ma première intervention, plus haut, était dans le même esprit, mais sous un angle différent.

    Bien à vous et bien fraternellement,
    Pep’s

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*